Cauchemar Blanc


4eme partie

La masse monumentale de chitine se vaporisa en une bruine salée et se fondit dans le décor neigeux. La glace qui entourait le Chœur des Labeurs n’était plus qu’une marée de sang du colosse.
Une poignée d’Élus avait participé au massacre de la créature. Les Renégats avaient rendu hommage à Kira avant de partir, tandis que les Gardiens avaient quitté les lieux sans crier gare. Les Failles de l’Eau meurtrissaient encore le ciel du Pic du Pin de fer et seuls les sommets les plus hauts étaient épargnés. Si personne ne se chargeait de les refermer, elles continueraient de déverser leur flot de monstruosités à l’assaut de Mornelande et des Hautes-Terres d’Ombrelune.
« Nous vous remercions pour votre aide, Élus », annonça le capitaine de l’Œil-Glacé, arrivé à mi-bataille avec sa patrouille.
Uriel arriva d’un pas nonchalant, tenant en équilibre la pointe de son bâton sur la paume de sa main, un rituel ludique lui permettant de se relaxer après l’épreuve d’un combat.
« Cette ignominie aurait provoqué bien plus de dégâts si vos hommes et vous n’étiez pas arrivés à temps ! répondit-elle.
- Nous sommes venus dès que nous avons vu les Failles se former, ajouta le capitaine. Nous étions la patrouille la plus éloignée, ce qui signifie que le versant où nous nous trouvions est désormais sans surveillance. Au moins, c’est le calme plat au Précipice.
- Le Précipice ? demanda Kira en vérifiant l’état de ses lames.
- Le Précipice Abyssal. Ils ont essayé d’y invoquer un ancien céphalon, mais les Élus ont déjoué leurs plans. Depuis, l’endroit semble plongé dans les ténèbres les plus sombres et silencieuses.
- Ce n’est pas vrai, répliqua une recrue de l’Œil-Glacé, une jeune Mathosienne à la chevelure dorée qui semblait avoir bien du mal à articuler ses paroles face à la Kelari et la Bahmi. J’ai vu une lumière en partant, qui clignait faiblement… J’ai également cru entendre une femme crier, mais ce n’était peut-être que le vent. »
Kira regarda Uriel, qui lança en réponse son bâton et le saisit au vol en s’exclamant : « Je crois qu’une séance d’escalade s’impose ! »

Le crépuscule enveloppait peu à peu les montagnes de sa noirceur alors que les deux Renégats s’approchaient du pic. Uriel bondissait de rocher en rocher, sa silhouette flottant avec grâce dans les airs. La difficulté que Kira éprouvait pour gravir les flancs de la montagne ne lui sembla que plus grande lorsqu’elle vit sa compagne s’élever de vingt mètres à chaque bond.
Uriel fit un dernier saut pour parvenir au sommet. Kira la regarda disparaître par-delà les nuages, enviant l’agilité des mouvements de jambe de la Bahmi. Mais cette dernière évalua mal la distance et sauta un peu trop haut, atterrissant hors de la vue de Kira. Le hurlement qu’elle poussa sembla étouffé par le manteau neigeux.
« Uriel ! » hurla Kira en se téléportant vers le haut. Elle réapparut dans les airs, en chute libre, et tendit le bras, parvenant à saisir de justesse un rocher, du bout des doigts. Elle se maudit de se retrouver ainsi suspendue au-dessus du vide, car la neige verglacée recouvrant la falaise n’offrait aucun appui solide à ses pieds. Si elle ne s’était pas lancée aussi imprudemment, elle aurait pu se frayer un chemin jusqu’au sommet. Pour ne rien arranger, un yeti blanc fit apparition au-dessus d’elle et lui lança un regard dominateur.
Lorsque la créature s’ébroua, laissant apparaître Uriel sous la neige, Kira ne put s’empêcher de la railler : « Le Bond puissant des Bahmis t’a emmenée trop loin, on dirait ! »
Uriel était recouverte d’un manteau blanc, tremblante de froid, et ses dents claquaient si fort que le son résonnait dans toute la vallée.
« Qu-qu-quel cauchemar blanc ! déclara-t-elle en tendant une corde à Kira.
- Ces montagnes étaient autrefois des volcans, ajouta la Kelari, tout en grimpant. La caldera se remplit de neige, on risquerait de s’y noyer.
- C’est moi, l’érudite, ne l’oublie pas ! »
Kira sortit sa couverture de sa besace et s’assit à côté d’Uriel sur les rochers, les enveloppant toutes deux, à la recherche d’un peu de chaleur. Elle balaya la neige qui recouvrait les cheveux de son amie d’un geste de la main, en plaisantant :
« Vous, les Bahmis, vous passez trop de temps dans les canyons arides ! »
Uriel en passa le bras autour l’épaule de Kira et cette dernière réalisa qu’elle était également glacée jusqu’aux os.
Un hurlement perça le silence qui régnait dans la vallée, à leurs pieds… Il s’agissait bien d’un cri de désespoir et de douleur, et non d’une illusion sonore causée par le vent arctique. Kira se leva, replaçant la couverture autour d’Uriel, bien serrée. Elle changea de Plan et se téléporta à l’autre extrémité de la crête. « Il y a de la lumière au Précipice Abyssal, c’est vrai, affirma-t-elle en scrutant à travers la neige. Mais ce cri semble provenir de plus près. C’est une femme eth. Je crois qu’on a retrouvé Wohab. »

Shiyesa poussa un hurlement lorsque l’adorateur à la stature imposante plongea de nouveau sa tête dans le lac gelé. La vingtaine de fois précédentes, le temps lui avait semblé une éternité lorsqu’elle avait eu le visage immergé et la force lui manquait à présent pour pouvoir garder la bouche fermée. L’eau glacée pénétra dans ses poumons et alors qu’elle avait l’impression de se noyer, elle vit une créature immonde se diriger vers elle, depuis les ténèbres des profondeurs.
À ce moment-là, la main sur la nuque qui lui maintenait la tête dans l’eau lâcha prise. Par pur réflexe, Shiyesa se redressa d’un mouvement brusque et tomba dans la neige. Sa vue était trouble, mais elle entendait les adorateurs pousser des cris frénétiques. Ils couraient en cercle, déchirant leurs habits et lacérant leur peau. Un Abyssal en tenait un autre par les cornes de son masque et entrechoquait sa tête contre le front de son acolyte. Shiyesa entendit le laiton se plier et distingua au loin la silhouette floue et dénudée d’un Abyssal dévalant la pente en ricanant.
Un masque heurta le sol près d’elle et un écureuil en ressortit, terrifié. Mais l’adorateur qui avait maintenu la tête de Shiyesa dans l’eau saisit le pauvre animal, l’approcha de sa bouche et le dévora en poussant des gloussements, tel un enfant dégustant une friandise.
Shiyesa connaissait la folie des Abyssaux, mais elle ignorait qu’elle avait atteint de telles proportions. Elle tenta de s’éloigner en rampant, mais le chef du culte la rattrapa par la cheville, écrasant ses os. Elle n’aurait jamais imaginé qu’elle aurait l’énergie suffisante pour crier, pas aussi fort, en tout cas.
C’est alors qu’une Kelari surgit de nulle part, derrière son tortionnaire, plongeant deux lames dans le dos de ce dernier, telle une mante religieuse s’abattant insensiblement sur sa proie. Les adorateurs avaient quitté les lieux. Une Bahmi transie de froid abandonna sa couverture et les rejoignit en sautant depuis les hauteurs où elle s’était réfugiée. Shiyesa reconnut le halo distinctif de la magie du Dominateur qui illuminait les mains de celle-ci.
« Shiyesa Wohab ? » hasarda Kira, lui offrant une potion de soins.
Shiyesa ne put articuler une réponse que lorsque ses poumons se vidèrent de l’eau glacée qui les pétrifiait :
« Uriel Chuluun a donc rejoint les Invisibles… ?
- Oui, répondit Uriel.
- Je n’aurais jamais pensé qu’il serait insensé au point de m’envoyer un traître, se dit Shiyesa à voix basse.
- Elle vient de te sauver la vie, rétorqua Kira en passant devant Uriel.
- Il l’a peut-être envoyée pour la mettre à l’épreuve, renchérit Shiyesa Wohab, sans pouvoir réprimer son rire. L’Homme sans visage nous considère tous comme ses pions. Elle n’a plus aucune chance auprès de la Cour Éternelle, j’imagine maintenant qu’elle va m’offrir aux Abyssaux. »

Cet article a été vu 1197 fois

Rift: Planes of Telara™ par Trion Worlds Inc.
Corpyright © 2010 Trion Worlds, Inc. Tous droits réservés.
Copyright © 2010 Univers Virtuels pour le contenu du site.
Design : Cristof Template: Cypher, Code: JB