L'Homme sans visage





Sa voix profonde, ténébreuse et vide résonnait dans les gorges qui bordaient Méridian, tel un écho vibrant marié aux hurlements du vent : « J’admire votre travail. Vos recherches sont ambitieuses pour un si jeune érudit. »

« Merci, Monsieur », lui répondis-je en bégayant. Mon regard allait du sentier étroit qui longeait la falaise à ce géant qui me précédait, en un va-et-vient incessant. Les bourrasques faisaient claquer sa cape blanche et il marchait à grandes foulées, alors que j’avançais à pas de fourmi. Chaque gravillon que mon pied heurtait semblait finir dans les entrailles béantes des montagnes.

« Vous m’avez dit que vous aviez percé le mystère de mon passé ? », me demanda-t-il en se retournant vers moi. Son visage était englouti sous son masque argenté et dénué d’expression.

« Plus ou moins. Je n’ai rien trouvé d’antérieur à votre période chez… hum… Oh ! »

Je trébuchai en prononçant ces mots et le paysage bascula autour de moi. Pendant un court instant, je crus plonger dans le vide qui m’entourait, mais je sentis qu’on me rattrapait par le poignet. La force de mon sauveur me remit directement sur pied. Je m’adossai tout contre la falaise, paniqué, et tentai désespérément de reprendre mon souffle. La main qui m’avait été tendue était aussi froide que l’abîme. « M-merci. »

La voix derrière le masque ordonna : « En route ! »

« Rien d’antérieur à votre période chez les Abyssaux, seulement quelques faits marquants, accomplis lorsque vous étiez membre du culte. », ajoutai-je.

Ce colosse me dominait du haut de son imposante stature. La plupart des Bahmis mêmes se seraient laissé gagner par l’intimidation que cette voix si obscure à en transpercer la poitrine, cette tenue altière et ce masque ornementé inspiraient.

« Certains d’entre eux ne sont pas glorieux », ajouta-t-il. Il m’invita à passer devant lui d’un geste de sa main géante. J’ignorais où nous allions, mais il n’y avait qu’un seul sentier devant nous.

« Certains, non, en effet. Je sais que le culte a fait de vous le Seigneur des Marées de Méridian. Mais vous avez ensuite conclu un marché avec Asha et Orphiel, leur offrant la forteresse en échange de votre amnistie et d’une position dominante au sein des Renégats, leur faction, alors encore à l’état embryonnaire. »

J’avais perdu toute notion de la distance parcourue à travers les montagnes. Je dus parfois m’agripper et m’aider des genoux pour gravir les rochers, tandis que l’Homme sans visage se contentait de les enjamber, sans s’arrêter. Il se décida enfin à me dire : « Bon travail. Vous avez mérité cette initiation ».

« Merci, Monsieur », répétai-je, non sans orgueil cette fois. J’étais donc invité par le maître de l’espionnage des Renégats en personne à rejoindre son réseau d’agents et d’infiltrateurs. J’aurais dorénavant au moins le mérite de servir ma faction et de découvrir ce qui, outre le grondement furieux de l’océan qui ne m’avait jamais semblé aussi proche, se cachait au bout de ce sentier.

« Vous devez avoir beaucoup de questions à me poser », ironisa-t-il. « Comment un Seigneur des Marées sous serment a-t-il osé défier la volonté d’Akylios ? Et pourquoi Catari et Vent-lointain ont-ils fait confiance à un cultiste ? Ils auraient dû s’emparer de la ville et m’éliminer au lieu de me confier les rênes du pouvoir, n’est-ce pas ? »

« Si je me risquais à deviner », répondis-je, « je dirais que vous avez réussi d’une manière ou d’une autre à résister au rituel de confirmation et à confondre les Abyssaux. Et ce rôle qui vous a été confié n’est qu’une monnaie d’échange. Si vous êtes encore en vie, c’est parce que les Renégats ont besoin de vous. »

L’Homme sans visage répliqua en ricanant : « Vous parlez comme un véritable espion. »

Je tournai en lui répondant : « Je vous remercie, Monsieur. Je suis convaincu que vous ne serez pas déçu par mes services. » Je réalisai que nous étions arrivés au bout du chemin. Nous nous trouvions à un millier de mètres d’altitude, sur un pic qui dominait les vagues, les rochers et l’écume.

« Et quelle serait donc cette monnaie d’échange ? », hasardai-je.

« Qu’en pensez-vous ? »

J’inspirai profondément avant de me lancer : « J’ai entendu parler d’un rituel abyssal, connu uniquement des Seigneurs des Marées : une collection de sceaux qui auraient été disposés autour d’une forteresse afin d’empêcher les ennemis de pénétrer à l’intérieur. J’ai le sentiment que vous avez modifié ces seaux pour maintenir les créatures planaires à distance et garder cet endroit secret. Aurais-je vu vrai ? »

L’Homme sans visage se tenait derrière moi, mais je sentis qu’il croisait ses bras sur son torse. Ce maître de l’espionnage se tenait comme un Guerrier et chacun de ses gestes, précis et incisif, ne faisait que confirmer l’analogie. « Cette question est digne d’un fin limier. Vous vous doutiez que je n’allais pas vous répondre, mais votre audace est signe de bravoure. Nous n’en sommes depuis longtemps plus au stade de monnayer quoi que ce soit. J’ai offert aux Renégats des années de loyaux services, j’ai donc confiance en mon mérite, mais je sais également garder mes secrets. Vous verrez que la confiance est tout aussi précieuse pour les Renégats que pour les Gardiens », répondit-il.

J’acquiesçai et mon regard dériva vers la mer, déchaînée, qui se mêlait au ciel orageux, formant une bande cobalt qui s’étirait à l’horizon. « Je ne l’oublierai pas, Monsieur », répondis-je.

« À l’avenir, n’oubliez pas non plus de ne jamais jurer par les Veilleurs, même à voix basse ou si vous pensez être seul. La foi n’est pas monnaie courante chez les Renégats, mais elle l’est en revanche chez ces sots d’agents gardiens. »

Mes doigts s’approchèrent de l’emplacement où je portais habituellement mon symbole de Santic. Lorsque je réalisai que j’étais en train de commettre ce geste fatal, il était trop tard. Je me retournai et sentis son épée contre ma poitrine. Le tranchant de sa lame avait entaillé ma robe à la seule force de mon demi-tour.

Je le suppliai : « Pitié… »

« Vous devez avoir des ennemis à Sanctum, sinon, pourquoi aurait-on confié une mission si périlleuse à quelqu’un d’aussi inexpérimenté ? Infiltrer les Invisibles ? Du jamais vu. »

Je me demandai si sous son masque, il souriait avec sarcasme.

« Je vous en prie, je ne suis pas un agent ! », implorai-je. « Ma seule motivation a été de servir les Veilleurs. Mon objectif n’était pas d’apprendre quoi que ce soit que je ne puisse trouver dans votre bibliothèque. Pitié, je ne suis même pas un Élu. Si vous me laissez la vie sauve, je vous promets que vous ne me reverrez jamais ! » Je fis un pas en arrière et sentis que mon talon était suspendu au-dessus du vide.

Il me regarda fixement pendant un long moment. Une goutte de sang coulait le long de ma poitrine, depuis la pointe de son épée. Il hocha la tête et recula enfin, rangeant sa lame sur le côté. « Tournez-vous ».

J’obéis et sentis mon cœur cogner contre ma cage thoracique alors que je l’entendais s’éloigner. Je rentrerais à Bois d’Argent et disparaîtrais. J’avais des amis auprès desquels trouver refuge, ils accepteraient de me cacher des Renégats et de mon peuple. Comment avait-il pu deviner ? Pour le moment, du moins, j’avais la vie sauve et…

Sa main géante saisit ma tête. Il n’était pas parti et n’avait pas bougé pendant tout ce temps-là.

*CRAC*

***

Il s’approcha du bout du long promontoire et s’accroupit, telle une gargouille. Le vent gonflait sa cape et faisait siffler son grotesque masque. Il contempla le début de la chute du garçon, puis se releva et reprit la direction de Méridian. À sa décharge, le géant sembla se retourner pour un dernier regard... mais, le visage couvert, comment savoir avec certitude où ses yeux se posèrent ?

Au loin, au pied de la falaise, les vagues se découpaient en rubans contre les rochers et recrachaient une furieuse écume.

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