Cauchemar Blanc


2eme partie

Il ne pleut jamais sur le Pic du Pin de Fer

La neige engloutissait les pistes avec un appétit croissant à mesure que Kira et Uriel gravissaient le Pic du Pin de Fer. Elles atteignirent la chaumière nichée entre deux montagnes et la poudreuse recouvrait le paysage à des kilomètres à la ronde. Elles descendirent de leurs chevaux et les guidèrent avec prudence vers la porte. Uriel eut une pensée pour son infatigable monture eldritch, qui lui manquait, mais deux Renégats de haut rang sur des destriers mécaniques au souffle étincelant d’éclairs auraient risqué d’attirer trop l’attention.

Kira attacha sa monture à un poteau et regarda à travers les interstices des volets d’une fenêtre. Puis, se dirigeant vers la porte, elle entendit Uriel lutter pour reprendre son souffle, coupé par le froid. Cette dernière n’avait pas prononcé un seul mot depuis le début du voyage et l’atmosphère glaciale s’était installée bien avant d’arriver aux montagnes. Elle demanda alors : « Vois-tu quelque chose ? »

Kira fit non d’un hochement de tête et commença à s’affairer sur la serrure. Elle n’eut cependant pas à la forcer, quelqu’un d’autre s’en était déjà chargé. Il lui suffit de simplement pousser la porte pour l’ouvrir. Elle se glissa sans bruit à l’intérieur, d’un mouvement fluide, puis disparut dans l’obscurité épaisse.

Uriel demeura un moment à l’extérieur, scrutant les environs. Les pistes verglacées semblaient s’enrouler autour de la modeste, comme autant de tentacules voulant l’attirer sous terre. La mage bahmi improvisa une lampe de fortune avec une pierre de source qu’elle avait remarquée près de la porte et entra précipitamment à l’intérieur, en s’écriant : « Shiyesa ? Shiyesa Wohab ? »

Le corps de Kira se crispa et elle sortit sa dague de son fourreau en s’exclamant : « Bravo pour la discrétion ! »

« Il n’y a personne ici », rétorqua Uriel. « Soit elle a trouvé refuge quelque part, soit on l’a emmenée de force. Et le responsable, qui ou quoi qu’il soit, n’allait pas se faire prier pour lever le camp. »

« Non, mais il n’a rien fait pour effacer les traces de son passage non plus... », murmura Kira, montrant d’un signe de la tête le reste de la pièce. Le chalet avait été mis à sac : le lit était éventré, les tiroirs de la commode gisaient sur le sol et certaines lames du plancher avaient été soulevées au hasard.

Qui avait semé ce désordre était probablement aussi l’auteur de ces hideux symboles gravés sur les murs à l’aide d’une dague. Cet ensemble incohérent de glyphes formait une sorte de spirale qui attirait l’œil vers le centre, en un mouvement tourbillonnant. Leur simple vision était douloureuse pour les agents et leur procurait la même sensation que si l’on avait essayé de les scarifier avec des griffes sur leurs propres crânes.

« C’est l’œuvre des Abyssaux... », dit Uriel tout bas.

Kira saisit un objet massif qui se trouvait sur le rebord de la cheminée et le montra à la jeune Bahmi en confirmant : « J’en ai bien peur. »

La statuette en corail poli manqua de glisser des mains tremblantes d’Uriel. Elle représentait un homme en position recroquevillée, avec la tête et les pinces d’un crabe. « C’est un profond ! J’ai déjà vu cette figurine quelque part », lança-t-elle.

« Oui, dans le bureau de l’Homme sans visage », répliqua Kira. « Un profond et un céphalon. Les deux font la paire, mais je n’avais vu que le céphalon lors de notre réunion. »

« Corrige-moi si je me trompe, mais on nous a envoyées ici dans le but de retrouver un contact sans importance qui aurait en sa possession un objet personnel de l’Homme sans visage ? », demanda Uriel.

« Pas qu’un seul », ajouta Kira en s’agenouillant près d’un tas de neige qui s’était formé à l’intérieur lorsqu’elle avait ouvert la porte.

Uriel regarda par-dessus l’épaule de sa partenaire, déchiffrant la couverture d’un ouvrage à moitié englouti sous cet amas boueux et ironisa : « Ce n’est pas toi qui disais que la confiance était un luxe ? »

« Je commence à penser que Shiyesa Wohab était bien plus qu’un simple pion sur l’échiquier », commenta Uriel en posant sa main sur l’épaule de sa partenaire.

Le regard de Kira se détourna et elle en profita pour s’éloigner sur ces paroles : « C’est vraiment un luxe, tu sais. La confiance. »

Uriel eut un mouvement de repli et saisit délicatement sa propre main, comme si elle venait de recevoir un coup sur les doigts. Elle se retourna vers les symboles tracés sur le mur et ne put voir Kira jeter un regard par-dessus son épaule, s’apprêter à parler, pour finalement ravaler ses mots.

La pluie se mit à tomber, rendant l’atmosphère encore plus lourde. L’ondée éclaboussait les fenêtres et le toit en rafales inégales, pénétrant l’intérieur de la demeure et formant une flaque autour des bottes de Kira. Celle-ci jeta un coup d’œil furtif au dehors et s’exclama : « Il ne pleut jamais sur le Pic du Pin de Fer, il fait bien trop froid ! »

Uriel passa sa main sur le mur, la retira et regarda fixement sa paume humide, avant de réaliser que les glyphes exsudaient une eau d’une noirceur semblable à celle des plus profonds abysses. L’odeur saumâtre et tenace qui s’en dégageait lui brûlait le nez.

Kira s’écria : « C’est une Faille de l’Eau ! », tandis qu’elle sentait qu’on engloutissait avec une voracité furieuse un morceau du toit du chalet.

Des brisures de bois volèrent dans les yeux d’Uriel lorsqu’elle haussa le regard vers le ciel. Un tourbillon déchirait les nuages et en son centre naissait une sorte de gigantesque tentacule charnu, violacé, flanqué d’une mâchoire et de quatre défenses. La créature avait fait voler la charpente en éclats, la dévorant morceau par morceau. De la pluie iodée inondait la maison et de l’eau surgissait des glyphes et des lattes du plancher. Le niveau atteignit les genoux d’Uriel en un rien de temps et le logis entier ne tarda pas à sombrer.

Uriel fut alors emportée par une tornade de débris et à peine avait-elle revêtu son armure d’Anathema qu’une table de nuit vola dans sa direction, manquant de lui briser le crâne. La puissance du flot qui sourdait du néant meurtrit son corps de toutes parts et la pression sur ses tympans était insoutenable. Elle entendit au loin les hurlements de créatures immondes qui s’approchaient à une inquiétante allure, mais ces rugissements noyés ne parvenaient cependant pas à couvrir les hennissements de détresse de son cheval, qui se noyait.

Des profondeurs surgit la tête massive d’un crabe, reposant sur les épaules d’un homme de la taille d’un arbre. Ses mâchoires se refermèrent d’un claquement prédateur tout près de la jambe d’Uriel, qui poussa un cri, laissant s’échapper des bulles de sa bouche et lançant un Trait du vide. Sous l’eau, le flux d’énergie noire se déplaçait telle une tâche d’encre de seiche, s’infiltrant sous la carapace du profond et provoquant la putréfaction de sa chair.

La créature se débattit et tenta de toucher Kira, mais celle-ci réussit à l’esquiver et à disparaître grâce à son Ombre glissante. Elle réapparut derrière Uriel, qui était au bord de la noyade. La Bahmi parvint à rassembler ses dernières forces et à lancer une malédiction sur le monstre, infligeant une agonie profane. Ses yeux se refermèrent lorsque son ennemi fut pris d’ultimes convulsions de douleur. Les jambes puissantes de Kira la propulsaient vers la surface de l’eau avec Uriel dans ses bras, inconsciente.

Quelques instants plus tard, Uriel, gisant au sol, reprit conscience avec les toussotements d’étranglement provoqués par la potion de soins que Kira lui avait administrée et qui lui permettait d’expulser l’eau de ses poumons.

« Pas le temps de se reposer », dit Kira en prenant de la distance et en sortant sa deuxième dague de son fourreau. La Kelari avait réussi à les charrier toutes deux jusqu’aux confins de la Faille. La neige mêlée à l’eau salée dévalait les pentes montagneuses en formant des rivières et des ruisseaux. Uriel réussit à se dresser sur ses genoux avec peine, faisant ainsi face aux innombrables Failles de l’Eau qui s’ouvraient dans les blanches plaines en aval… Les gigantesques tentacules dentés éventraient le ciel arctique par dizaines, sous de menaçants tourbillons.

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