L'Archer au sanglier


6ème partie

Un morceau de roi pour les dieux


Je me tenais dans un sanctuaire au bord de la route. Je ne sentais plus mes pieds, ni d’ailleurs le reste de mon corps, et j’arrivais à voir à travers mes mains. Les couleurs et les sons étaient atténués, étouffés. J’étais mort, une fois encore.

Splendide.

Je fus brusquement tracté vers les pierres levées, comme si une chaine attachée à un crochet s’était fiché dans ma cage thoracique et me trainait vers mon corps. L’espace autour des monolithes était imprégné des miasmes lépreux de la Mort. Dans les airs, la Faille se contracta, ses noirs tentacules renforçant l’horreur muette de la scène.

Alors que je regardais mon corps affalé dans la fosse, quelque chose apparu à la périphérie de ma vision. Une femme ailée planait au-dessus des arbres à l’autre bout de la clairière, ses pieds nus flottant à plusieurs centimètres au-dessus de la canopée. Je tentais tant bien que mal de m’orienter. Une visière masquait complètement ses yeux, et des lames étincelantes apparaissaient à la place de ses mains.

Juste à côté d’elle se tenait une jeune fille, pieds nus elle aussi et à peine sortie de l’adolescence. Elle aurait été jolie si elle n’avait eu un regard aussi dur, empreint de tant de violence. Elle était simplement vêtue d’une chemise de nuit qui ondulait au même rythme que sa longue chevelure châtain claire. Elle tenait à la main un vieux fusil. Cela m’évoqua immédiatement cette vieille histoire de bonne femme racontant comment une jeune fille avait abattu tout un détachement de la Légion de la Tempête après que son village ait été ravagé.



« Voici Gisa », annonça l’apparition ailée, tout en désignant de sa lame la jouvencelle. « Les ennemis des dieux tombent devant elle comme des fourmis balayées par une tempête de grêle. »

« Apprends mes secrets, Archer au sanglier, me dit Gisa, et contemple tes ennemis périr à distance. »

« J’ai beau apprécier le spectacle d’un beau carnage, j’ai un corps en phase de décomposition qui m’attend quelque part et je n’ai guère de temps pour m’entraîner », rétorquais-je.

Gisa esquissa un petit sourire et marcha non pas vers moi mais dans moi. Son fantôme s’est dissolu en moi comme un morceau de sucre dans une tasse de thé et ses souvenirs m’ont envahi. Fort heureusement, je ne me suis pas vu, pieds nus et vêtu d’un simple jupon, en train d’abattre des légionnaires.

Alors qu’elle était en train de s’insinuer en moi, j’arrivai enfin jusqu’à mon corps. La chair commençait à s’en détacher et mes os ressemblaient à l’armature saillante d’une très vieille tente. Tout en remuant mes mains, j’entendis le battement assourdissant d’ailes massives qui s’éloignaient.

Un flot putride de zombies, de squelettes et de choses encore plus ignobles se déversait de cette Faille de la Mort, et je devinais sans peine leur destination. Étant fort heureusement d’un naturel plus futé et plus alerte que le revenant moyen, j'arrivai avant eux.

Le Donjon d’Ombrevictimes m’avait paru plus avenant la première fois que je m’y étais faufilé. Ses remparts s’étaient affaissés tandis que la mousse y avait proliféré et qu’une moisissure écœurante avait envahi les murailles, telle une armée de limaces.

Ce phénomène n’était sans doute pas étranger aux armées de morts-vivants qui pullulaient ici. Des centaines d’entre eux s’étaient amassés dans le donjon central, désormais dépourvu de toit, autour d’un autel rudimentaire. Des runes, semblables à des asticots nécrophages, irradiaient une lueur violacée.

L’autel était surplombé par un calice noir autour duquel mon vieil ami Ulfrid psalmodiait de sa voix puissante et grave. Il était flanqué de six colosses en armure noire. L’un d’eux étreignait d’une poigne de fer un vieil homme, celui-là même que j’avais sauvé des gobelins. Sa charmante petite-fille, en revanche, n’avait pas l‘air d’être dans les parages.

Discrètement, je me mis à escalader une vieille poutre branlante qui surplombait les festivités, en me laissant guider par les réflexes de Gisa. Je suis certes un archer d’exception mais cette fille. . . la rage et le désespoir l’ont transformée en une véritable furie capable d’infliger la mort à sa convenance. Je décochai ma première flèche qui se sépara en trois en plein vol. Silencieux comme un serpent, chaque trait s’enfonça profondément dans la visière étroite des gardes en armure, qui avaient eu, pour l’occasion, la gentillesse de former une ligne impeccable.

Avant même que les trois premiers n’aient heurté le sol, j’en transperçai trois autres. Je passais de poutre en planche, sans m’arrêter, visant à peine, chaque flèche foudroyant un adversaire ou deux.

Les gardes étant trucidés, il n’y avait plus personne pour tenir le vieil homme. Éructant, Ulfrid fit jaillir une griffe magique qui ramena brutalement le vieillard vers l’autel. Ulfrid me visa et les poutres se désintégrèrent sous mes pieds. Je réussi à me cramponner à une protubérance et à sauter jusqu’à une vieille tapisserie avant qu’Ulfrid ne transforme la maçonnerie en bouillie putride à l’endroit précis où je me trouvais. Je n’avais plus qu’à bondir, faire une roulade et me relever prestement, lance au poing, pour balayer les cadavres ambulants qui s’interposaient entre moi et l’autel.

J’émis un long sifflement, si strident que certains zombies faillirent reculer.

« Tu arrives trop tard, Waldemar ! » me lança Ulfrid, des flammes dansant sur l’empennage des flèches fichées dans ses yeux. « Regulos n’attend qu’un signe de ma part ! ». Ulfrid, empoigna le vieil homme, ramena sa tête au-dessus du calice et l’égorgea de ses doigts osseux et tranchants. Le sang grésilla au contact du calice et la pauvre victime s’effondra à genoux en gargouillant pitoyablement.

Une colonne de lumière pourpre jaillit du calice, déchirant la pénombre éternelle du Bois du Crépuscule. Des tentacules noirâtres et dentelées en jaillirent, encore plus longues et épaisses que celles qui sortent habituellement des Failles de la Mort.

« Le Destructeur peut désormais ranimer tous les cadavres du Bois du Crépuscule », gloussa la liche, « ainsi que tous ceux qui tomberont sur cette terre par la suite ! De mon royaume se déversera un flot incessant de chair et d’os. Le seigneur Regulos saura alors qu’il a choisi ses serviteurs avec discernement ! ».

Le premier tentacule explosa subitement comme si il se consumait de l’intérieur et se transforma en un filament à l’éclat aveuglant. Tous les zombies qu’il touchait s’affaissaient avec un petit soupir de soulagement. Je me pus m’empêcher de rire. « La magie de Laria fonctionne ! Tu pensais vraiment que j’aurais laissé traîner un gobelet de ce genre n’importe où sans le trafiquer ? »

« Le calice ! hurla Ulfrid. Il a été corrompu par la magie des Veilleurs ! ».

« Tu l’as dit Ulfrid ! Combien en as-tu tué ? » lui demandais-je tout en criblant quelques squelettes armurés de la tête au pied d’une pluie de flèches qui laissaient une traînée d’éclairs derrière elles.

« Qu. . . Qu. . . Quoi ? ». Vous devriez vraiment entendre au moins une fois dans votre vie la voix d’un squelette en train de bégayer de rage et de stupeur.

« Tes victimes. Lorsque tu étais en vie, combien en as-tu tué dans tes petits rituels ? ». Tous les tentacules étaient désormais devenus d’un blanc éthéré et parfait et fauchaient les mort-vivants comme autant de faux s’attaquant à un champ de blé bien mûr.

« Deux bonnes vingtaines au moins ! À l’agonie… » commença à répondre Ulfrid, mais il fut interrompu par Moe, qui traversa littéralement la porte et se mit à piétiner allégrement les zombies. Elle esquiva l’un des sortilèges du mage et l’envoya rouler jusqu’à moi. Au moment où il atterrissait devant moi, je plantai une flèche dans son orbite et bondit sur l’autel.

« J’ai moi-même perdu le compte autour des cinquante » lui dis-je. « Mais j’en ai eu au moins une centaine. Tu es ma dernière victime et la première qui me fasse vraiment plaisir ». Tout en parlant, je passais l’air de rien la pointe de ma flèche dans le halo d’énergie blanche qui irradiait du calice. Je bondis juste à temps pour éviter l’un des éclairs mortels d’Ulfrid, et tirai le vieil homme avec moi derrière l’autel.

« À propos », lui demandai-je. « Est-ce que le dragon t’a recruté en personne ou est-ce que tu t’es juste réveillé un beau matin en squelette, croyant que tu étais l’Élu ? »

« Ordure ! Vermine ! TAIS-TOI ! » hurla-t-il tout en prenant son envol et en essayant vainement de me cribler d’éclats d’os incandescents.

« Parce qu’il est venu me voir, moi, et que j’ai l’ai envoyé valsé. C’est pour ça que les dragons perdront la guerre, Ulfrid. Regulos a dû se rabattre sur des tueurs de seconde zone. . . »

Tout en vociférant, il plongea sur moi. Une magie mortelle ondulait autour de ses doigts acérés comme des serres. Je n’ai même pas pris le temps de viser mais, cette fois, ma flèche s’enfonça dans son œil et lui fit éclater l’arrière du crâne dans une explosion divine. Ulfrid s’effondra à mes pieds avec toute la dignité d’un sac de purin desséché. « Un morceau de roi pour les dieux. »

Moe trottina jusqu’à moi pour que je la flatte entre les défenses. « Ça compense presque ce magnifique fiasco face au loup-garou. » lui dis-je. Ce à quoi elle me répondit en grognant.

Par miracle, le vieil homme était toujours conscient. Le calice, saturé de magies opposées, tomba en poussière et les tentacules blancs se rétractèrent. Le dernier d’entre eux effleura sa gorge sanguinolente et lécha sa plaie qui se referma aussitôt. Tout doucement, je l’aidai à se relever et lui tendis une gourde d’eau dès qu’il eut fini de tousser.

« Où sont les autres villageois ? », lui demandai-je.

« La cave du château. . . Je vais vous montrer. La plupart n’ont pas été tués. Les morts-vivants nous ont amenés ici pour le rituel. Ils cherchaient ma petite-fille mais je me suis livré à sa place. »

« Vous êtes un homme courageux », lui dis-je.

« Et vous. . . Les histoires de mon enfance à votre propos étaient fausses, Archer au sanglier. Vous êtes vraiment l’Élu des Veilleurs. »

« Ces histoires étaient vraies. » lui répondis-je. « Et si vous me tombez dans les bras en criant « Mon héros ! », croyez-moi, je vous ferai comprendre à quel point elles l’étaient ! »

Cet article a été vu 1388 fois

Rift: Planes of Telara™ par Trion Worlds Inc.
Corpyright © 2010 Trion Worlds, Inc. Tous droits réservés.
Copyright © 2010 Univers Virtuels pour le contenu du site.
Design : Cristof Template: Cypher, Code: JB