L'Archer au sanglier


5ème partie

Les loups sont les plus stupides des animaux de compagnie


Je plongeais vers le sol à une allure vertigineuse, les bras de l'homme-loup fortement enroulés autour de moi dans une étreinte mortelle, tandis que ses crocs aiguisés grinçaient à quelques centimètres de ma gorge. J'attendis qu'il s'élance à nouveau pour tenter de me mordre et, au moment précis ou je le sentis prendre un élan, je projetai brusquement ma tête vers l'avant. Ses crocs qui rencontrèrent le vide, se fissurèrent dans un claquement sec, ce qui me valut tout de même une belle entaille sur le front.








Malgré le sang qui m'aveuglait, je réussis en toute hâte à dégager la dague de ma ceinture et la plongeai de toutes mes forces dans le flan du monstre. Laissant échapper un hurlement de douleur, il me libéra de son étreinte, et, tout en voyant le sol se rapprocher dangereusement, je réalisai soudainement que cette chute risquait d'être particulièrement brutale sans la masse volumineuse d'un loup-garou pour l'amortir. Je tentai de me redresser tout en orientant ma descente vers un tronc d'arbre. Ma lance pointée vers celui-ci, je la lançai le plus adroitement possible vers le tronc en prenant soin d'y enfoncer la pointe le plus profondément possible. Je dus entailler l'écorce sur plusieurs mètres mais c'est à peine si ma lance se courba, et je terminai la descente sur mes pieds, à quelques centimètres du sol.

Dégageant ma lance de l'écorce, je me mis à courir sitôt que j'entendis la créature s'écraser dans un amas de buissons non loin de moi. J'avais déjà une bonne longueur d'avance lorsque je réalisai brusquement que j'étais tout simplement en train de fuir. Peu importe où, il s'agissait avant tout d'aller quelque part. Mais où ? Le son de tambours dans le lointain me donna une idée.

Je courus à travers la clairière sans prononcer un mot, me dirigeant tout droit vers les pierres suspendues qui se dressaient gravement devant moi. C'est ainsi que je découvris, à l'intérieur du cercle de pierres, deux douzaines de gobelins qui dansaient en tournant sur eux-mêmes en de folles spirales, semblables à des derviches hallucinés. Perdus dans leur transe orbitale, ils agitaient des torches aux inquiétantes lueurs rougeoyantes, balançant de petites figurines sacrées en os tout en prononçant une angoissante mélopée aux accents lancinants. Une déchirure sembla se former dans l'espace assombri au-dessus de leur groupe et j'eus le sentiment que ces petits misérables étaient en train d'essayer d'ouvrir une Faille du Feu à renfort d'offrande sous la forme de pièces de viande crue sur un feu crépitant.

Ils ne se rendirent compte de ma présence que lorsque je fis irruption au centre de leur cérémonie. Leur seule réaction fut de me fixer avec stupéfaction, incapables qu'ils étaient de réaliser qu'un homme seul puisse d'interrompre leur petite fête privée. J'étais déjà sous les rameaux protecteurs des arbres lorsqu'ils se mirent à pousser leur cri de guerre, prêts à s'élancer à ma poursuite. Dieu seul sait comme je les aime, ces ridicules petites créatures !

Ils remarquèrent instantanément le loup-garou. À quelques enjambées derrière moi, celui-ci s'élança d'un bond vers l'arrière de leur groupe et commença à les attaquer, aux prises avec son habituelle folie meurtrière. D'un mouvement commun, le groupe des gobelins ébahi se retourna pour lui faire face, tandis que mes flèches s'enfonçaient avec une certaine miséricorde, compte tenu de la situation, dans les parties tendres de ceux qui demeuraient résolus dans l'idée de me pourchasser.

Je précise "miséricordieuses" au regard du carnage qui s'en suivit. Le loup-garou arrachait les membres de leur cavités articulaires ; coincés dans ses mâchoires, il secouait violemment les gobelins, tournant la tête de droite à gauche avec fureur ; il alla même jusque fracasser l'une de ces petites créatures en la frappant sans merci contre l'un de ses congénères... ce qui fut certainement l'une des choses les plus amusantes qu'il m'ait été donné de voir dans cette vie. Lorsqu'il eut terminé son carnage, la tribu des gobelins mise en pièce gisait éparse sur le sol de la clairière. L'homme-loup pour sa part, s'était tout de même vu infliger quelques blessures, la peau écorchée et tailladée par des pointes de lances et de flèches, certaines restées fichées dans sa chair tandis qu'il boitait du genoux gauche.

Cette fois, il ne repéra absolument pas ma présence et c'est seulement grâce à quelques instincts sauvages qu'il s'esquiva vers la gauche alors que je tentai d'enfoncer ma lance dans son poumon. Je ne réussis qu'à égratigner l'une de ses côtes et déguerpis à toute allure avant que ces griffes ne viennent me caresser le cou.

Mon surnom d'Archer au sanglier ne vient pas de la sophistication éventuelle de mon armement. Par trois fois je réussis à parer les assauts du loup-garou, empoignant ma lance près de la pointe et l'orientant sous ses bras qui essayaient de m'attraper. Je l'enfonçai dans sa chair plusieurs fois de suite, sentant ... entre autres choses la chaleur du souffle de la bête hurlant de douleur et d'angoisse se répandre sur moi.

Éructant de sang, dans un soudain sursaut désespéré, le loup-garou me fit tomber sur le dos et se jeta sur moi. Je roulai dans les herbes clairsemées, tentant de maintenir ma lance droite. La pointe de mon arme transperça sa mâchoire inférieure pour lui perforer le palais. " Les loups sont les plus stupides des animaux de compagnie" m'écriais-je tout en faisant tourner la pointe métallique dans sa gueule ensanglantée.

Je riais, riais et riais encore lorsque je fus pris d'une intuition subite. Où Laria et sa sœur, les gardiennes du Bois du Crépuscule, accomplissaient-elles leurs anciens rituels de protection du bois ? Où ailleurs que quelque part dans cet ancien cercle de monolithes, qui existait déjà bien avant les Elfes, dissimuleraient-elles cet artefact blasphématoire ? Si ce type de magie est incapable de réduire la présence de la Mort, rien ne le pourra. "Merci", dis-je en m'adressant aux dieux alors qu'ils m'avaient conduit exactement là où je devais être.

J'aime vraiment ces gobelins. L'un d'entre eux possédait une pelle de fermier qu'il utilisait en tant que lance. Je sifflotai un petit air joyeux et me mit à creuser au milieu du cercle de menhirs, juste au-dessous de la déchirure qui pouvait se transformer à tout moment en Faille. Je me hâtai et parvint au bout de quelques instants à heurter avec la pelle une boîte en chêne vermoulu. À l'intérieur, dissimulé par une étoffe sombre, un ancien gobelet en forme de crâne.

Tout d'un coup, je sentis un courant d'air glacé s'enrouler autour de moi : les forces de la Mort étaient là. Cet ancien objet de culte était-il assez puissant pour provoquer une apparition pareille ? Pas de ce que je me souvienne de mon ancienne vie, non. Mais cela n'avait rien à voir avec l'ancien calice.

Relevant la tête, je vis la faille commencer à s'ouvrir, semblable à une monstrueuse cicatrice qui se déchire. Ulfrid se tenait au bord du trou que je venais de creuser, secoué par son rire creux, ses bras décharnés levés et déversant leur énergie malfaisante vers la Faille.

« Waldemar, un stupide animal de compagnie ? », dit-il. « Il t'a conduit directement vers mon calice ! »

« La dernière fois que nous avions discuté de cela, tu mourrais », lui dis-je en dirigeant ma lance vers son œil droit. Je réalisai alors que quelque chose était en train de se matérialiser derrière moi et sentis la lame d'une hache traverser mes côtes et transpercer mes poumons.

« Ça alors », ricana t-il, « comme c'est amusant ! »

« Amusant… » Je tombais en avant, dans la noirceur. Tellement amusant...

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