L'Archer au sanglier


3ème partie

On perd la notion du temps après cinquante ans...


Ulfrid. Je le reconnus malgré la saleté qui maculait la fenêtre de l'auberge. La trace laissée par ma flèche sur son oeil le trahissait. J'aurais pu tomber à genoux et supplier cette incarnation des péchés passés de m'accorder son pardon. J'aurais pu tout simplement m'enfuir. Pourtant, je ricanai et bandai mon arc. "On vient prendre sa revanche, pas vrai?"

Le peu de cheveux qui lui restaient se dressèrent et une lueur rougeoyante s'alluma au fond de ses yeux. La cicatrice qu'avait laissée ma flèche apparut à la lumière, mais ne brilla pas. Ulfrid toucha la fenêtre qui vola en éclats, puis lança vers moi une sphère violette lumineuse. Je dévalai les escaliers et entendis le bruit d'un choc magique contre le panneau sur lequel je m'appuyais quelques secondes plus tôt. Je me retournai et vis le bois se flétrir comme la peau d'une vieille femme.

Je courus vers ma chambre pour atteindre le balcon. Des hordes de morts-vivants nauséabonds submergeaient les rues en contre-bas. D'un saut, je me rattrapai au rebord du toit le plus proche. Par chance, les zombies ne savent pas sauter, sinon, ils auraient eu ma peau.

Je m'échappai par les pentes ardues des toits, les tuiles se dérobant sous mes pieds. Curieusement, je n'entendis aucun cri tandis que je prenais la fuite.

Tout à coup, Ulfrid bondit et se retrouva suspendu entre moi et le rebord de toit suivant. Il ne manquait pas de courage.

“Je vais faire de toi une brochette de porc,” dit-il. Sa voix me rappelait un grincement de dents.

“Tu me rappelles quelqu'un. T'aurais-je déjà tué, par hasard ? C'est fou comme on perd la notion du temps après cinquante ans...”

Ses dents claquaient, sans doute rendu fébrile par la jubilation, ou peut-être la faim. “Tu me connais, brigand. Te souviens-tu de la promesse que je t'ai faite lorsque tu t'es introduit dans mon château ?”

La maison où je me trouvais était encerclée de morts-vivants. Je poussai un soupir aigu pour tenter d'étouffer mon sifflement avant de m'arrêter net. "Je me souviens surtout de gargouillements indistincts et de coups dans le vide", dis-je en saisissant mon carquois.

Il tendit à nouveau ses mains squelettiques et fit apparaître un crâne empli d'une lumière violette. “Je vais donc te rafraîchir la—“

Je me disais que même un sorcier mort-vivant verrait son attention détournée par une pluie de flèches. Je tirai donc sur lui sans relâche, mais les flèches traversaient ses côtes découvertes. Cette technique s'avéra pourtant efficace : il ne parvenait plus à se concentrer, et les sorts s'annulaient les uns après les autres.

Alors que je m'emparais de mon carquois vide, Ulfrid reprit de plus belle. Mon sifflement fit son effet : j'entendis le bruit des corps qui s'effondraient dans l'allée à gauche, et je bondis parmi les zombies à terre. Je courus sur les pas de Moe tandis que cette dernière attaquait la horde de morts-vivants, fracassant au passage un squelette qu'elle réduisit en miettes d'un seul coup de tête.


Ulfrid jeta un nouveau sort. Le mur d'une maison juste derrière moi se mit à pourrir tandis je me faufilai entre deux bâtiments. “Cours donc, tu ne sais faire que ça, sale petit voleur ! Mes chiens te débusqueront, et les vers viendront bientôt te grignoter la langue !”

Je suivis son conseil et rejoignis Moe à l'extérieur du village. Je n'entendais toujours aucun cri, mais alors qu'il prononçait le mot "chien", un hurlement retentit dans le village. Je pressai le pas jusqu'à ce que l'agaçant ricanement d'Ulfrid s'étouffe, puis m'arrêtai pour examiner les blessures de Moe.

J'extrayais une main tranchée de son pelage ainsi qu'une dague plantée dans la montagne de ses muscles, au niveau des épaules. Elle avait quelques autres coupures et égratignures et roulait de gros yeux vers moi, comme un serveur toise un client peu généreux.

“Très bien. Bon travail, espèce de petit jarret de porc prétentieux,”dis-je. Elle s'allongea, et je pansai ses blessures pendant quelques instants. J'étais soulagé car seuls les squelettes l'avaient atteinte. Mes onguents sont un remède à tout sauf à la puanteur des zombies, d'autant que l'odeur de Moe était déjà suffisamment riche.

Se remettant petit à petit de ses blessures, Moe se redressa et me suivit. Ulfrid étant de retour, j'avais fort à faire, à la clarté de cette lune qui contemple le monde.

Une créature énorme nous suivait alors que nous progressions dans les bois. Elle avait des pattes griffues, son souffle était rauque et elle rampait presque. Elle se déplaçait si silencieusement, comme seule une telle créature peut le faire, que je fis mine de n'avoir rien entendu, tout professionnel que je suis. Elle se tenait à bonne distance et recula à la vue du Cottage de Bois-Profond.

Cela n'avait jamais vraiment été un cottage, mais j'en ai un souvenir plus agréable qu'après l'apparition des failles. Elle trônait sur un petit bout de terrain en bas de la colline, cette demeure de deux étages, trapue, comme si elle tentait de rattraper son allure grotesque par un étalage de tourelles mal assorties.

Tandis que Moe rôdait aux alentours, je sortis de ma cachette, derrière un arbre recouvert de mousse. La cour était vide, seules quelques feuilles détrempées jonchaient le sol et la porte était entrouverte, un faible rai de lumière passant à travers les fenêtres embuées. Privé de mes flèches, je détachais la bandoulière de ma lance et, me faufilant dans l'embrasure de la porte, je plongeais dans les ténèbres.

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