L'Archer au sanglier


2ème partie

L'arrêt des négociations


Nous arrivâmes à Gloamwood Pines en pleine nuit. Ce n'était pas la ville animée que j'avais connu avant ma mort. Je gardais le souvenir de petites maisons basses et voici que je retrouvais des bâtiments lugubres couverts de hauts toits de bardeaux effilés comme des dagues pointant vers un ciel couvert. De petites grappes de maisons se nichaient derrière des buttes. Soufflant sur les enseignes et les volets, le vent produisait un concert de grincements et de gémissements.

La fille et le vieillard se dirent au revoir devant le puits du village. Plus précisément, elle lui fit une révérence maladroite tandis qu'il s'en allait. Moe retourna dans les bois pour nous réapprovisionner, et je pris une chambre à l'auberge.

Je m'allongeai sur la couche de paille en me demandant quels dieux espiègles pouvaient me donner une seconde chance. À part tuer (mais aussi mutiler, voler, extorquer ou brutaliser), je n'avais pas fait grand-chose de mon vivant pour m'attirer les faveurs des dieux.

À bien y réfléchir, j'avais probablement déjà tué quelqu'un de bien pire que moi…

Autrefois, le vieux château avait un nom que ses propriétaires dégénérés ne prononçaient jamais. Personne à Gloamwood ne voulait avoir affaire avec les comtes de la région, à part pour verser des impôts exorbitants ou des larmes de rage lorsqu'un de leurs jolis enfants disparaissait. Cela m'importait peu. Je n'avais pas d'enfant et j'avais également un dû à réclamer. J'enjambai donc les parapets de pierre, vif comme un serpent.

Un ou deux gardes tués plus tard, je me faufilai à l'endroit où les remparts surplombaient le jardin. J'aperçus un homme déambuler entre les rosiers. Grand et fin, les poètes l'auraient sûrement qualifié de beau. Une peau d'ivoire, des cheveux blonds aux épaules et des pommettes saillantes qui auraient pu couper du verre. Ou une gorge.

« Ah, le vide-gousset du coin », dit-il en passant un doigt long et fin sur les pétales d'une rose. « La Bave du Porc ? »

« L'Archer au sanglier », répondis-je du parapet situé à plusieurs mètres au-dessus de lui. J'essayai de cacher ma stupeur devant le fait qu'il m'ait entendu arriver, ainsi que les frissons qui me parcouraient en entendant sa voix.

« Il est assez rare qu'un brigand recherché demande audience au comte. Je suis Ulfrid VI et je serais heureux de t'amener à la potence que tu sembles appeler de tes vœux. »

Je m'assis entre deux créneaux, mon arc sur les genoux. « Nous parlerons de la potence une autre fois. Je suis venu vous parler d'un chariot. »

« Un chariot ? », demanda Ulfrid.

« Le chariot que vous avez envoyé au camp du roi Aedraxis, à Champierre. Les deux types en chasuble censés le garder ne se relèveront plus jamais, mais j'ai mis le chariot et son contenu en lieu sûr. » Je brandis un étui scellé contenant des parchemins. « La lettre que vous avez écrite au roi est également en de bonnes mains. Celle parlant du « Seigneur Regulos ». Vous versez vraiment le sang des vierges dans cet artefact pour faire se lever les morts, ou vous le buvez quand vous avez soif à force de chanter ? »

« Tu as brisé le sceau. Tu n'as donc rien contre moi ou Sa Majest… », se moqua-t-il, d'une voix douce comme seuls ceux ayant tous les privilèges dès la naissance peuvent avoir.


Je déroulai le parchemin sur lequel subsistait des traces du sceau de cire que j'avais ouvert avec ma dague. « Je me moque de savoir qui d'Aedraxis ou de son frère sera sur le trône ou que vous aimiez vous déguiser pour tuer des paysans. Vos hommes ont traversé mon bois sans payer le droit de passage et ils sont morts. Maintenant, vous allez me payer avec les intérêts ou je m'arrangerai pour que ce parchemin parvienne au gentil prince Zareph. Et vous mourrez. »

Son sourire narquois se transforma en une horrible grimace. « Espèce de sale vermine des bois ! Tu me fais chanter ? Gloamwood m'appartient, ainsi que ceux qui y vivent et ceux qui y reposent ! Je t'attacherai à un autel et je te saignerai goutte par goutte, pendant des semaines, des années ! Je trouverai ta famille et je la ferai regarder par leurs yeux exorbités et crier avec leur langue coupée, je... »
Amusant, alors qu'Ulfrid était en train de parler, une flèche noire traversa son bel œil violet pour se ficher à l'arrière de son crâne.

La corde vibrait contre mon brassard quand il tomba, les lèvres remuant encore, tel un poisson dans un seau vide. « Si vous ne savez pas rester poli, autant arrêter les négociations. »

Je réprimai un frisson et sautai par-dessus le parapet, atterrissant doucement dans la douve et nageant à l'endroit où Moe attendait, en lisière de forêt. J'arrivai au bon moment, car l'alerte fut donnée quelques instants plus tard. Jamais ils ne nous retrouvèrent et l'artefact disparut avec nous. Qui sait ce qu'aurait pu en faire Aedraxis s'il était entré en sa possession ?

Bien sûr, je mourus la semaine suivante, une hache plantée dans le dos, avant qu'on ne reconnaisse que j'avais sauvé le royaume.

Je me réveillai au son des cris et des os qui s'entrechoquaient. Jetant un coup d'œil rapide par les volets, je vis une horde de cadavres s'engouffrer dans une maison d'où provenaient des hurlements à glacer le sang. Derrière, d'autres morts-vivants, des dizaines, remontaient la route dans le cliquetis de leur pas traînant.

Faisant taire ma peur, je descendis au rez-de-chaussée pour les voir s'affairer sur l'aubergiste. Autrefois d'un naturel grincheux, il couina comme un cochon lorsqu'un zombie lui arracha doucement un morceau de joue avec ses dents. Ma première flèche traversa la gorge de l'homme et il succomba dans un soupir. La deuxième, une flèche à large pointe, trancha l'épine dorsale du squelette tenant les chevilles de l'aubergiste. La troisième traversa de part en part le crâne du zombie et se ficha dans la fenêtre.

Je fermai les paupières de l'aubergiste en allant chercher ma flèche. De l'autre côté de la fenêtre, dans le brouillard, un squelette vêtu d'une tenue d'apparat en lambeaux me fixait d'un air mauvais. Sous les quelques cheveux blonds qui lui restaient, son crâne brillait tel le clair de lune à travers les arbres. L'empennage en plume de corbeau d'une flèche dépassait de son orbite gauche.

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