L'Archer au sanglier


1ère partie

Une deuxième chance ne se refuse pas


Avant que le Gobelin ait pu terminer sa prière, ma flèche noire se ficha dans sa tempe, lui clouant la tête à un arbre. Telles des pommes, des crânes miniatures tombèrent de sa coiffe. Ses compagnons Gobelins, occupés à attaquer les villageois, se figèrent et se retournèrent, bouche bée. Moi-même je ne pouvais qu'admirer ce tir.

Je sifflai bruyamment, espérant détourner les Gobelins de leurs proies, un fermier de la Gloamwood Pines, sa fillette et son vieux père fatigué. Trois Gobelins mordirent à l'hameçon, battant la campagne en quête de l'audacieux archer. Je sortis de ma cachette sous un arbre couché et décochai une flèche dans chacune des nuques vertes.

N'importe quel Gobelin sensé aurait fui, terrifié, mais les Gobelins sensés n'existaient pas. Les trois Gobelins restants se jetèrent sur la famille en poussant un cri aigu. Ma flèche passa à deux centimètres de la tête de la fillette, avant d'aller se loger dans l'œil du chef des Gobelins. Malheureusement, les deux autres assaillants étaient hors de portée.

« Moe ? », appelai-je d'une voix traînante. Un sanglier noir, gros comme un demi-cheval, surgit soudain du bosquet. Il écrasa le premier Gobelin sans ralentir et cueillit le deuxième de sa tête pointue pour l'envoyer s'écraser sur un chêne voisin. « Brave petite. »

Je rangeai mon arc et avançai vers les fermiers, mais le vieil homme se plaça entre sa famille et moi, montrant les dents. « N-n'approche pas ! »

« Qu'est-ce qui se passe, grand-père ? », demanda la petite fille.

« Abomination ! Blasphème ! », me cria-t-il. « C'est l'Archer au sanglier, de retour du monde des morts. »

Ces derniers mots étaient vrais. L'Archer au sanglier. Ou, plus précisément, Hugo Waldemar. De retour après presque un siècle, après avoir côtoyé la mort.

Il y a longtemps de cela, un bûcheron borné avait refusé de payer « un maudit sou » pour traverser mes bois. J'étais en train de lui expliquer qu'une fois que Moe lui aurait brisé les doigts, il ne pourrait plus gagner un seul sou, quand sa femme avait décroché du mur la hache de son époux.

« Très drôle », avais-je prononcé avant que l'air ne quitte mes poumons.

Des années passèrent, puis des décennies, mais je ne les vis pas puisque j'étais mort. Un jour, je me retrouvai sur une route de marbre qui s'étendait à perte de vue. Elle était bordée de statues représentant tous les dieux dans toutes leurs incarnations. Je n'avais jamais consacré beaucoup de temps à ma foi, et je ne m'arrêtai donc pas pour admirer ces œuvres.

Au-delà de la route et des statues, ne s'étendait qu'un vide infini. Des images tourbillonnaient, violettes sur fond noir, une galerie de tous les actes terribles que j'avais commis avant que la femme du bûcheron n'ait une idée lumineuse. J'avais pris un grand plaisir à exécuter toutes ces actions. Cependant, les voir me mit mal à l'aise, comme si une pierre me pesait sur l'estomac.

Rejoins-moi, dit une voix dans ma tête qui ressemblait à un million de serpents géants muant sur un rocher visqueux. Rejoins-moi et détruis le monde.

Mais j'aime ce monde, répondis-je en pensée à la voix. Il saigne lorsqu'on l'écrase. J'ai perdu la vie lorsqu'une hache s'est enfoncée dans mon dos. Alors, non merci. Avec un hurlement perçant, le vide sembla vouloir s'emparer de moi.

Une porte de cristal apparut sur le chemin et s'ouvrit. Une lumière dorée se répandit partout, chaude et douce comme le miel. Progressivement, elle effaça tous mes méfaits, chaque pièce volée, chaque os brisé, chaque flèche dans le dos.

Enfin, je me retrouvai sur un chemin d'un blanc pur, baigné par la lumière du jour. Les statues des dieux me souriaient, inclinant la tête vers la porte. Vers une deuxième chance. Tout était pardonné. En un instant.

Je passai entre les arches de cristal. Après tout, une deuxième chance ne se refuse pas.

«Quand j'étais gamin, c'était la terreur de Gloamwood, dit le vieux bonhomme. Que les Veilleurs nous gardent si l'Archer au sanglier est sorti de sa tombe ! »

« En fait, je suis passé par une porte de cristal. » Je tapotai l'épaule de Moe qui était en train d'éviscérer le Gobelin écrasé de façon méthodique. « Les Veilleurs m'envoient. »

« Toi, un Élu ? demanda l'homme. C'est impossible ! »

« C'est pourtant la vérité, vieil homme. Dès que j'aurai repris mes flèches, tu pourras suivre ton glorieux héros jusqu'à la Gloamwood Pines. Ou rester ici. Je suis certain que ce sont les seuls Gobelins des bois. Vous devriez être en sécurité. » Je repris toutes les flèches, sauf une.

Le prêtre Gobelin se balançait à l'arbre, une brise caressant les plumes de la flèche noire.

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